Kesra Nouschirwan

Troisième fête que donne Nouschirwan à Buzurdjmihr et aux Mobeds

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Une semaine se passa ; le huitième jour, de grand matin, le roi s’assit sur le trône de turquoise et appela tous les sages, tous ceux qui étaient puissants par la parole et par le savoir.

Ils parlèrent tous et de toutes choses ; mais le roi n’en fut pas très-content.

Kesra dit à Buzurdjmihr :

Ôte de devant ton visage le voile de la modestie. »

Le jeune homme savant et éloquent délia alors sa langue et énonça des paroles de sagesse sur toute chose.

Il commença par bénir le roi, disant :

Puisse le maître de la couronne, maître du monde, le vainqueur des lions, le roi illustre, puissant, savant et vertueux, être toujours victorieux ! »

Puis, il dit :

L’homme ne peut devenir grand que quand il se détourne de la voie du mal.

Comme il faut que tu grandisses par le savoir, tu as besoin d’intelligence pour trouver des paroles.

La bravoure est le moyen d’arriver à la renommée et le monde repousse les vI. hommes sans cœur ; quand un homme est lâche, il n’obtient pas ce qu’il désire ; quand il n’est pas lâche, il poursuit son but dans le monde.

Si tu recherches un trône, il te faut faire de grandes actions ; quand tes branches donnent de la verdure, il faut que tu produises des fruits.

Quand on demande quels sont tes mérites, il ne faut pas que tu répondes en vantant ta naissance ; la naissance sans mérite est chose indifférente et de nulle valeur.

Un roi a dit à ce sujet :

Si une rose n’a pas de parfum, ne parle pas de sa couleur et que personne ne demande au feu de lui donner l’eau du ruisseau. »

Un roi s’enrichit par sa libéralité et ce n’est pas par des trésors cachés que tu peux acquérir de la gloire.

Quand en belles paroles tu t’attribues du mérite, prouve-le par des actions.

L’homme de sens est humble et c’est lui que le ciel a nourri de raison ; tel est l’homme au cœur simple et son âme noble le préserve de toute perversité.

La raison représente dans le monde l’arbre de la sincérité et son premier fruit est le cœur du roi.

Si tu es content de ton sort, tu jouis de la tranquillité ; si tu te livres à la convoitise, elle te cau-sera des terreurs.

Ne sois pas débonnaire avec les gens, car tu seras peu récompensé de tes bienfaits.

La fortune est propice’à ceux qui ont le cœur ouvert ; heureux qui a de la patience.

Tout homme qui cherche le pouvoir a besoin de mérites pour 2H cette ambition ; il faut d’abord être prudent et in- . telligent, ensuite avoir beaicoup d’expérience ; puis il faut, au moment de l’action, avoir des amis et calculer toutes les bonnes et les mauvaises chances ; ensuite il faut du cœur et de la droiture et se débarrasser de la fausseté et du mensonge ; enfin si tu possèdes la force, fais un effort et le pouvoir en sortira.

Si un homme fort ne fait pas d’effort, il n’atteindra pas l’objet de ses désirs ; mais sache que celui qui fait des efforts immodérés n’a pas d’e3poir de réussir.

Je vais énumérer cinq traits qui distinguent le sage et qui le préservent de toute peine et sept traits qui appartiennent au sot et qui le mettent naturellement à mal.

D’abord tout homme qui a de l’intelligence ne se chagrine pas d’une chose désir rable qui lui échappe ; il ne se réjouit pas de ce qu’il n’a pas encore atteint et ne s’afflige pas de ce qui passe à côté de lui ; il ne met pas son espoir dans ce qui n’est pas encore arrivé, il ne dit pas qu’une branche de saule va porter fruit ; au moment où il est libre de toute peine et de tout mal, il craint l’avenir ; si la dureté du sort dépasse tout calcul, il ira au-devant et ne faiblira pas dans l’action.

Le sot dont j’ai parlé a sept manières d’agir : d’abord il se met en colère, sans qu’il y ait une faute de commise ; il ouvre son trésor aux gens indignes et n’en obtient ni récompense ni récipro-.

Cité ; il n’est pas reconnaissant envers Dieu, et, dans son âme, il ne se connaît pas lui-même ; ensuite il . s’attire du chagrin et du dommage par des paroles imprudentes ; il se fie à ceux qui ne méritent pas de confiance et cherche de la soie sur les ronces ; enfin il se querelle sous de faux prétextes et cherche sa gloire dans l’impudence.

Sache, ô puissant roi, que jamais personne ne souffre un dommage en prenant conseil.

Si un homme est silencieux dans une assemblée, ce silence donne du repos à l’âme et si l’on prête l’oreille au sage qui parle, on y trouve du bien pour son corps et des conseils et de la sagesse pour son âme.

Les paroles que tu entends, ne les oublie pas, car la parole est le diadème sur le trône du roi ; si tu veux que ce que tu sais porte fruit, relâche par la parole les joyaux de la sagesse ; si tu veux que ta gloire se répande partout, tire les paroles de ta langue comme on tire une épée du fourreau ; si tu laisses asseoir comme vizir auprès de toi un ignorant, les infimes prendront le dessus.

C’est par la sagesse que l’âme et le cœur deviennent brillants ; prends donc garde de t’approcher du mensonge.

Quand un homme éloquent parle, laisse-le finir et ne sois pas impatient ; les paroles du sage te rendront puissant ; parle donc comme tu l’as entendu parler.

Cherche dans la sagesse le moyen d’être indépendant, car, quelle que soit l’indigence qui te presse, quand tu as, dans ta détresse, à la

KÉ disposition la sagesse, tu as un guide pour la tranquillité de l’âme.

Quand la droiture est dans la langue et dans le cœur, la porte de la perdition se trouve fermée.

Puisse l’âme de Nouschirwan rester toujours en état d’apprendrel »

Un Mobed d’un esprit ingénieux lui demanda :

Quelle est la chose bienséante et bonne qui donne à l’homme de la sérénité et le délivre des difficultés de ce monde ? »

Il répondit :

Quiconque possède de la raison est heureux dans les deux mondes. »

Le Mobed dit :

Mais s’il ’n’a pas de raison, car la raison est un don brillant de Dieu ? »

Il répondit :

Le savoir est ce qu’il y a de mieux, car le savant est plus grand que les plus grands. »

Le Mobed dit :

Mais s’il n’a pas cherché la voie du savoir et n’a jamais lavé son esprit avec cette eau ? »

Il répondit :

Alors, il faut qu’en homme vaillant il compte son corps pour rien ; s’il a de la force au jour du combat et jette dans la poussière la tête de ceux qui méditentle mal, il sera cher au cœur du roi, il sera heureux et puissant pour toute sa vie. »

Le Mobed demanda :

Mais s’il n’a pas cette vaillance, s’il ne veut pas apprendre, s’il n’a ni conduite ni foi ? »

Buzurdjmihr répondit :

Alors, il vaut mieux que la mort place sur sa tête un casque sombre. »

Le Mobed demanda :

Comment ferons-nous pour que chacun de nous se nourrisse du fruit de l’arbre que le sage cultive dans ce jardin printanier et que

Nous marchions dans son ombre ? »

Il répondit :

Celui qui ne permet pas à sa langue de prononcer de mauvaises paroles ne metpas dans la peine son âme ;* celui qui ne déchire pas la peau des autres avec ses discours sera regardé comme un ami par toute l’assemblée ; toute difficulté deviendra aisée pour lui et ennemis et amis le traiteront également bien. »

Le Mobed dit de nouveau :

Celui qui s’écarte de la route du mal peut-il être un homme puissant ou un homme honorable ? »

Il répondit a Les mauvaises actions sont comme un arbre plein de mau-vais fruits.

L’oreille de celui qui parle d’un ton doux sera rarement frappée par des paroles dures.

Sache que c’est lalangue qui est la cause des peines des hommes et si tu ne veux pas qu’elle te fasse du mal, pèse tes paroles.

La seule place qui convienne à un homme de peu de paroles et dévoué au roi est devant le trône ; il pleure les malheurs à venir, comme un oiseau ou une bête fauve pleure dans le piège ; ensuite il est fort contre ce qui est mal, il l’évite et suit entièrement les voies de la sagesse ; il ne s’occupe pas d’une alliaire dont il faut s’abstenir ; il ne s’afflige pas de ce qui ne mérite pas d’affliction ; il ne laisse pas passer le bonheur sans en jouir ; il se garde de compter les pas des jours futurs ; il évite ses ennemis avec plus de ruse qu’une bête fauve ; il tient à ses amis comme la plume à la flèche.

L’homme de sens a peu d’envie 2H) de plaisirs dont la fin doit être le chagrin.

Renonce à la mollesse et à la paresse, travaille et conquiers par lal’atigue le droit à la fête, car dans ce monde il n’y a pas de gain sans fatigue et le paresseux n’aura jamais de trésors.

Puisse Nourchirwan faire prospérer la terrre, puisse-t-il rester maître du monde et son pouvoir être toujours jeune ! »

On parla longuement sur ce thème, les cœurs des endormis se réveillèrent ; les Mobeds, les grands, les sages à l’esprit’éveillé bénirent Buzurdjmihr, célébrèrent la gloire du roi du monde et se séparèrent le cœur joyeux.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021