Minoutchehr

Sam va voir Rustem

...

Sam ayant eu la nouvelle que le fils de Zal était devenu pareil à un lion et que personne dans le monde n’avait vu un enfant doué de ce courage de lion et de cette bravoure, son cœur commença à battre et il résolut d’aller le voir.

Il confia ses troupes au chef de son armée et partit avec des hommes pleins d’expérience.

Son amour l’attirait vers son petit-fils et il conduisit son armée vers le Zaboulistan.

Zal, aussitôt qu’il le sut, fit apprêter des timbales et la terre, couverte de son armée, devint comme le bois d’ébène.

Il résolut avec Mihrab, le maître de Kaboul, d’aller à la rencontre de Sam.

On apprêta une fête, les voix résonnèrent et de tous côtés on n’entendit que du bruit et des cris.

Une grande armée couvrit l’espace de montagne en montagne, serrant l’un contre l’autre ses boucliers peints en rouge et en jaune.

Les hennissements des chevaux arabes et les cris des éléphants s’élevèrent et le bruit s’étendit jusqu’à une distance de cinq milles.

On caparaçonna un éléphant de guerre, on plaça sur son dos un trône d’or.

Le fils de Zal s’assit sur ce trône d’or, avec sa stature de cyprès, ses épaules et ses bras de héros.

Sur sa tête était une couronne, autour de son corps une ceinture, devant lui son bouclier, dans sa main un arc et des flèches.

Dès que Sam l’aperçut de loin, il fit avancer son armée sur deux lignes ; Zal et Mihrab descendirent de cheval, avec les grands qui avaient vécu beaucoup d’années.

Ils se prosternèrent contre terre et appelèrent les grâces de Dieu sur Sam.

Le visage du héros s’épanouit comme une rose, lorsqu’il vit cet enfant ayant de tels bras et de telles épaules ; lorsqu’il regarda ce lionceau, assis sur son éléphant, il sourit et la joie fit battre son cœur ; il le fit avancer avec son éléphant, il le regarda et l’examina, lui, son trône et sa couronne ; puis il prononça sur lui ses bénédictions, en disant :

Ô lion incomparable, puisses-tu être longtemps heureux !

Rustem baisa le trône de son grand-père, et, à l’étonnement du Pehlewan, commença à prononcer des louanges d’une espèce nouvelle :

Ô Pehlewan du monde, puisses-tu être heureux !

Puisque je suis une branche de toi, sers-moi de tronc.

Je suis entièrement l’esclave de Sam le Pehlewan, je ne suis pas fait pour me livrer aux festins, au sommeil et au repos.

Je désire un cheval et une selle, une cotte de mailles et un casque ; ce que j’aime, ce sont des flèches de roseau ; je foulerai aux pieds les têtes de tes ennemis, selon les ordres de Dieu le juste, le sublime.

Mon visage ressemble au tien : puisse mon courage égaler le tien !

Puis, il descendit de son éléphant de guerre et le roi prit dans sa main la main de l’enfant, il le baisa aux yeux et sur la tête et les éléphants et les timbales s’arrêtèrent.

De là, ils se dirigèrent vers Gourabeh, poursuivant leur chemin joyeusement et bruyamment ; on plaça des trônes d’or dans tous les palais, on s’assit au festin et l’on fut joyeux et un mois se passa ainsi pendant lequel personne ne se ceignit pour le travail.

Tous banquetèrent au son de la musique, tous chantèrent des chansons dans la gaieté de leur cœur.

Dans un coin du trône était assis Destan, de l’autre côté Rustem, une massue en main ; devant eux Sam, le conquérant du monde et de la couronne duquel pendaient les plumes de l’aigle royal.

Le grand-père ne se lassait pas de contempler Rustem avec étonnement et d’invoquer sur lui le nom de Dieu, admirant ses bras et ses mains, sa stature et son front, sa taille mince comme un roseau, sa poitrine large, ses cuisses fortes comme les cuisses du chameau, son cœur de lion, sa force de lion et de panthère.

Sa bonne mine, la majesté de son port et la force de ses bras étaient telles, que personne ne pouvait lui être comparé.

Puis, il dit à Zal :

Tu pourrais interroger cent générations sans trouver quelqu’un qui eût ouï-dire qu’on ait tiré de cette sorte un enfant du sein de sa mère ; et comment trouverait-on le moyen de faire une chose aussi bonne ?

Mille grâces au Simurgh qui fut guidé en cela par Dieu !

Maintenant buvons, dans notre joie et que le vin chasse les soucis de nos âmes.

Ce monde n’est qu’un séjour passager ; il faut l’embellir et puis le quitter.

Quand un homme a vieilli, on en tire un autre du sein de sa mère.

Ils prirent des coupes et s’enivrèrent et après Rustem ils célébrèrent Zal.

Mihrab avait bu tant de vin, qu’il ne vit plus dans le monde que lui-même et se mit à dire : Que m’importe Zal et Sam, ou le roi avec sa couronne et sa majesté ?

Moi et Rustem et mon cheval Schebdiz et mon épée, aucun nuage n’osera jeter sur nous son ombre.

Je veux faire revivre les usages de Zohak, je convertirai en musc la terre sous mes pieds et maintenant je vais préparer des armes pour Rustem.

Ainsi parla Mihrab en plaisantant et Zal et Sam en sourirent et leur cœur se réjouit de ses discours.

Le premier jour du mois de Mihr Sam résolut de retourner vers son trône brillant, il fit ses préparatifs et sortit de la porte du palais avec Zal qui devait l’accompagner pendant une journée et Rustem le suivit, assis sur un éléphant de guerre, pour prendre congé de lui.

Le Pehlewan dit à Zal :

Ô mon fils ! Ne t’éloigne jamais de Dieu le très-juste ; sois toujours prêt à servir les rois, préfère toujours la raison aux richesses.

Pendant toute l’année lave ta main de mauvaises actions et cherche chaque jour la voie de Dieu.

Sache que le monde ne reste à personne ; et si tu veux que ton bonheur soit le même dans ce monde que dans l’autre, suis le conseil que je te donne et ne le néglige pas ; ne marche jamais sur la terre que dans le droit chemin, car je sens dans mon cœur que ma vie s’approche de sa fin.

Puis, il prit congé de ses deux enfants, en les exhortant à suivre ces conseils.

Le bruit des clochettes se fit entendre dans le palais du roi du Zaboulistan et les trompettes résonnèrent sur le dos des éléphants.

Le roi se dirigea vers l’occident, la bouche pleine de paroles douces, le cœur rempli de tendresse.

Ses deux fils partirent avec lui, les joues inondées de larmes, le cœur rempli de ses conseils ; ils allèrent ainsi pendant trois jours, puis ils s’en retournèrent tandis que Sam continuait sa route.

De là Zal le Sipehbed ramena son armée dans le Seïstan et jour et nuit lui et Rustem au cœur de lion se réjouissaient et buvaient du vin.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021