Lohrasp

Guschtasp s'en retourne dans l'Iran avec Zerir et Lohrasp lui abandonne le trône

Zerir s’étant levé pour partir, le Kaisar demanda à Guschtasp pourquoi il n’avait pas fait entendre une réponse.

Guschtasp lui dit :

J’ai été autrefois au service du roi d’Iran et toute l’armée et toute la cour du roi reconnaissent mes hauts faits.

Il vaut donc mieux que je me rende auprès d’eux, que je leur parle et que je les écoute.

J’obtiendrai d’eux tout ce que tu désires, je ferai briller ton nom dans le monde entier.

Le Kaisar répondit :

Tu es le plus sage des hommes et le plus capable de faire réussir mes désirs.

Guschtasp, ayant écouté ces paroles, monta sur un cheval ardent et se rendit au camp de Zerir, un diadème sur la tête, un cheval aux pieds de vent sous lui.

Lorsque les troupes aperçurent Guschtasp, le fils orgueilleux de Lohrasp, elles se portèrent à sa rencontre à pied, le cœur plein de douleur, le visage inondé de larmes.

Tous se prosternèrent devant lui, joyeux de ce que leurs peines, qui avaient duré si longtemps, étaient terminées.

Aussitôt qu’il fut près de Zerir, il mit pied à terre, las de ces luttes ; il le serra dans ses bras comme un frère aîné et, aussitôt qu’il put parler, il se mit à lui faire des questions.

Ils s’assirent sur le trône, entourés des grands, des puissants et des héros de l’Iran.

Le fortuné Zerir dit à Guschtasp :

Puisse le bonheur être ton compagnon pendant toute ta vie !

Notre père est vieux, tu es jeune de cœur !

Pourquoi évites-tu les regards des vieillards ?

Notre père est mal à son aise sur ce trône, il se tourne vers la dévotion envers Dieu le très saint.

Il t’envoie un trône et des trésors et il est inutile que tu exposes ton corps aux fatigues.

Il a dit que l’Iran entier était à toi ; à toi le trône, la couronne et l’armée ; qu’un petit coin lui suffisait dans le monde et qu’un autre que lui devait occuper le trône du pouvoir.

Alors Zerir lui fit apporter la magnifique couronne impériale, les bracelets, un collier et le trône d’ivoire.

Lorsque Guschtasp vit le trône de son père, il monta dessus, le cœur joyeux et plaça sur sa tête la couronne.

Les petits-fils de Keï Kaous, qui avait été le maître du monde, tous les descendants fortunés de Gouderz, tels que Bahram, Schapour et Rivniz, tous ceux qui avaient une distinction quelconque, lui rendirent hommage comme à leur roi et l’appelèrent roi de la terre et tous les hommes de guerre se tinrent debout devant lui dans leurs armures.

Quand Guschtasp vit ces bonnes dispositions, cette détermination et cet accomplissement de ses désirs, il envoya au Kaisar un message et lui fit dire :

Tout ce que tu peux désirer de l’Iran est accompli et les paroles que j’entends dépassent toute espérance.

Zerir et l’armée comptent que tu viendras en pompe dans ce lieu ; tous se lieront à toi par un traité, tous donneront leur vie en gage de leur loyauté.

Si tu ne crains pas la fatigue, traverse le désert, car les affaires de ce monde vont à ton gré.

Lorsque le messager fut arrivé auprès du Kaisar, il lui raconta tout ce qu’il avait vu et entendu et le Kaisar se leva aussitôt, monta à cheval et partit.

Il courut ainsi jusqu’à ce qu’il fût arrivé auprès du camp des Iraniens, auprès de leurs braves et de leurs lions.

Guschtasp le vit, se leva à l’instant, demanda à ses serviteurs un cheval de main, alla au-devant de lui, le serra sur sa poitrine et lui adressa une longue allocution.

Le Kaisar reconnut alors que Farrukhzad était Guschtasp, qui donnait de l’éclat à la couronne de Lohrasp ; il le combla de louanges et lui rendit hommage ; ensuite ils s’en retournèrent vers le trône.

Là le Kaisar s’excusa de ce qu’il avait fait autrefois, car il tremblait devant cette étonnante fortune.

Le roi accepta ses excuses, serra sa tête contre sa poitrine et lui dit :

Quand l’air devient sombre, il faut allumer des flambeaux.

Envoie-moi celle qui m’a choisi, car elle a partagé mes douleurs et mes longues peines.

Le Kaisar s’éloigna, souffrant de fatigue et de honte et énumérant dans son cœur méchant bien d’autres griefs.

Il envoya à Kitaboun des trésors, un diadème rouge et cinq rubis, mille esclaves et servantes de Roum, un collier orné de joyaux dignes d’une reine, cinq charges de chameaux de brocart chinois et un homme intelligent, comme gardien de ces trésors.

Ensuite un envoyé remit au roi et compta un à un devant son trésorier des chevaux arabes caparaçonnés, des cottes de mailles, des robes d’étoffe indienne, de l’or, des brocarts, des couronnes, des sceaux et tout ce que l’on a coutume de faire venir du Roum et de la Chine ; il fit distribuer des armes et de l’argent à l’armée de l’Iran et envoya beaucoup de présents aux grands de ce pays, à quiconque était de la race des Keïanides, à quiconque était un Pehlewan, frappant de l’épée, portant haut la tête ; il voulut que chacun eût sa part et il accompagna tous ces dons d’actions de grâces adressées à celui qui avait créé le temps et l’espace.

Lorsque Kitaboun fut arrivée auprès du roi, le bruit des timbales éclata à l’entrée de son camp, l’armée se mit en route vers l’Iran et la poussière soulevée par les chevaux envahit les airs.

Le Kaisar l’accompagna pendant deux journées, mais alors Guschtasp détourna les rênes de son cheval ardent, il le renvoya de ce pays en lui jurant amitié ; il le fit retourner vers le Roum en comblant ses vœux et disant :

Aussi longtemps que je vivrai, je ne demanderai pas de tribut du Roum, car j’ai été heureux dans ce pays.

Il continua sa route en toute hâte, jusqu’à ce qu’il touchât l’Iran, qu’il arrivât dans ce pays des héros et des braves.

Quand Lohrasp apprit que Zerir, les grands et Guschtasp, le vaillant lion, arrivaient, il alla au-devant d’eux, accompagné de tous les princes, de tous les hommes puissants et illustres du pays de l’Iran.

Guschtasp descendit sur-le-champ de cheval, baisa la terre et témoigna sa joie et Lohrasp, en voyant son fils, le serra contre sa poitrine et se lamenta de tout ce que le sort lui avait fait souffrir.

Ils arrivèrent au palais des rois ; ils brillèrent comme le soleil dans le signe du Poisson.

Lohrasp dit à son fils :

Ne m’en veux pas, car c’était la volonté du Créateur.

Il était écrit en haut que tu devais quitter ton pays.

Il l’embrassa, lui posa la couronne sur la tête, lui rendit hommage et fut heureux de le revoir.

Guschtasp lui dit :

Ô roi !

Puisse le monde n’être jamais privé de toi !

Si haut que tu m’élèves, je resterai toujours ton sujet et je m’efforcerai à marcher dans la poussière qui marque les traces de tes pieds.

Puisse ton sort rester heureux ; puissions-nous ne jamais être privés de ton glorieux nom !

L’empire du monde n’appartient longtemps à personne et tant qu’on le possède il accable de fatigue.

Tel est le monde instable !

Ne sème pas la graine du mal, autant que tu peux t’en empêcher.

Je prie le Seigneur, Dieu l’unique, de me laisser assez longtemps sur la terre pour que j’achève dans mon beau langage ce livre des anciens rois ; ensuite mon corps qui a été vivant appartiendra à la poussière et mon âme éloquente au saint paradis.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021