Guschtasp

Rustem et Isfendiar boivent du vin

...

Isfendiar lui répondit:

Toutes ces paroles ne conduisent à rien!

Midi est passé, nous n’avons rien mangé, mais beaucoup parlé de combats;

Apportez ce que vous avez, et des tables, et n’invitez personne qui parle beaucoup.

Lorsqu’on eut servi, Rustem se mit à manger; tous restèrent étonnés de son appétit.

Isfendiar et les héros apportèrent de toutes parts des agneaux rôtis pour lui : Rustem mangea de tout, et le roi et ses compagnons en furent confondus.

Alors le prince dit:

Apportez des coupes, apportez du vin nouveau et non pas du vin vieux, et nous verrons ce que Rustem demandera sous l’influence du vin, et comment il parlera de Keï Kaous.

L’échanson apporta une coupe si grande qu’on n’aurait pas cru que Rustem pourrait la vider;

Mais Rustem but à la santé du roi des rois, et mit à sec cette fontaine rouge.

Le petit échanson apporta de nouveau cette coupe pleine de vin royal, mais Rustem dit tout bas à Beschouten:

Le vin n’a pas besoin d’eau, pourquoi en mettre dans la coupe, pourquoi affaiblir ce vin vieux ?

Beschouten dit à l’échanson:

Apporte une nouvelle coupe sans eau.

Il obéit.

Beschouten appela les chanteurs, et Rustem ne cessa pas d’être l’objet de son étonnement.

Lorsque le temps du départ fut arrivé, le visage du noble Rustem était coloré par le vin. Isfendiar lui dit:

Puisses-tu vivre heureux jusqu’à la fin des temps, puisse le vin et ce que tu as mangé te faire du bien, puisse la droiture être l’aliment de ton âme.

Rustem lui répondit:

Ô prince illustre! puisse la raison être toujours ton guide!

Le vin que je bois avec toi fait toujours du bien et donne de la force à mon esprit prudent.

Si tu veux écarter de ton âme cette lutte, ta puissance et ta sagesse s’en accroitront.

Quitte le désert et viens dans ma maison; sois pendant quelque temps mon hôte joyeux.

Honore ma demeure de ta présence à une fête; ne te tiens pas éloigné de ton serviteur.

J’accomplirai tout ce que j’ai dit, je ferai de l’intelligence ton guide;

Repose-toi un peu, ne te donne pas de la peine pour faire du mal, tends vers la clémence, et reviens à la raison.

Isfendiar répliqua:

Ne sème pas une semence qui ne germera jamais.

Tu verras demain ce que peut la bravoure d’un homme, quand j’aurai pris mes armes de combat;

Ne te vante pas toi-même, retourne dans ton palais et prépare-toi pour demain.

Tu verras que sur le champ de bataille je suis le même qu’en face des coupes de vin et des échansons.

Mais conforme-toi aux conseils que je te donne, et laisse-toi enchaîner selon les ordres du roi, car un homme pieux accepte les ordres du roi dévotement comme des ordres de Dieu.

Quand nous irons du Zaboulistan dans l’Iran, quand nous paraîtrons devant le roi des braves, il aura, d’après ce que je lui dirai, une opinion plus haute de ton courage.

Ne me fais donc pas le chagrin de me refuser.

Le cœur de Rustem était affligé et soucieux, le monde devint devant ses yeux comme une forêt où il ne voyait pas son chemin; il se dit:

Que je le laisse m’enchaîner les mains, ou que j’amène sa perte, ce seraient deux faits également maudits et néfastes, deux actions pernicieuses, inouïes et mauvaises.

Ces chaînes détruiraient ma gloire, ma vie finirait tristement par le fait de Guschtasp, et dans le monde entier, partout où l’on conterait une histoire, on ne cesserait jamais de me blâmer;

On dirait que Rustem n’a pu résister à un jeune homme qui est allé dans le Zaboulistan et lui a lié les pieds;

Toute ma gloire se convertirait en honte, et il ne resterait dans le monde rien de ma bonne renommée.

Et si je le tuais sur le champ de bataille, mon visage pâlirait devant les rois, on dirait que j’ai tué ce prince parce qu’il m’a adressé une parole dure, on me maudirait encore après ma mort, et on m’appellerait le vieillard impie.

Enfin si je mourais de sa main, toute la gloire du Zaboulistan périrait, le nom de Destan fils de Sam serait déshonoré, et personne dans le Zaboulistan n’acquerrait plus de gloire;

Mais au moins on se raconterait dans les assemblées les bonnes paroles que j’ai prononcées.

Si je n’avais pas fait tout ce qui était possible pour maintenir la paix, mon intelligence me pousserait à me défaire de la vie.

Ensuite il dit à cet homme plein de fierté:

Le souci me fait pâlir.

Tu parles toujours de ces chaînes, mais tes chaînes et tes intentions te porteront malheur, à moins que les décrets du ciel n’en ordonnent autrement, car nous ne pouvons deviner ce que fera la voûte qui tourne.

Tu acceptes donc tous les conseils du Div, tu refuses d’écouter la parole de la sagesse.

Tu es simple de cœur et ne connais pas le monde;

Sache que le maître de la terre tâche de te faire périr.

Guschtasp ne se fatigue pas du trône et de la couronne, pendant que la fortune lui sourit, et il te pousse a travers tous les pays, il te lance dans tous les dangers.

Le monde entier lui est suspect, son intelligence est devenue comme une hache et son esprit comme une cognée, et tant qu’il y aura un grand qui ne craindra pas de lutter contre toi, tant que ce grand pourra te faire périr, le trône et la couronne du pouvoir resteront à Guschtasp.

Faut-il donc que je maudisse le trône, et que pour de pareilles raisons je fasse de la terre une couche pour toi?

Pourquoi veux-tu déshonorer ma vie?

Pourquoi ton esprit se refuse-t-il à la réflexion?

Tu sèmes de ta propre main des maux pour toi, et si tu es malveillant, tu t’attireras des malheurs.

Ne commets, ô roi, ne commets pas un acte de jeunesse, ne t’obstine pas à faire une chose mauvaise!

N’afflige pas mon cœur, ô roi! ne mets pas en danger ma vie et la tienne.

Aie donc honte devant Dieu et devant moi, et ne recherche pas ta destruction et la mienne.

Quel besoin as-tu de me combattre, de lutter contre moi et de m’attaquer?

Le sort te pousse, toi et ton armée, pour vous faire périr de ma main, et mon nom restera infâme dans le monde.

Puisse cette mauvaise fin être réservée à Guschtasp!

Le fier Isfendiar écouta, et lui répondit:

Ô illustre Rustem!

Réfléchis à ce qu’a dit un ancien sage, dans un temps où son esprit était dans toute sa vigueur:

Un vieillard qui veut ruser devient stupide, si vaillant et si sage qu’il soit par ailleurs.

C’est ainsi que tu veux me tromper, pour te délivrer du collier de la servitude.

Tu veux que tous ceux qui t’entendent croient à tes paroles doucereuses, qu’ils me traitent, moi, l’homme de bien, comme un homme aux intentions impures, et toi comme un sage plein de vertu; qu’ils disent que tu es arrivé portant de bonnes nouvelles et de bonnes paroles, et me faisant tout espérer, mais que j’ai refusé d’écouter ce que tu disais, après avoir été si bien traité par toi; que j’ai rejeté avec dédain tes prières, et que ma langue n’a prononcé que des paroles amères.

Sache que je ne désobéirai jamais au roi, fût-ce pour un trône et une couronne;

Que c’est de lui que dépendent dans le monde mon bonheur et mon malheur, qu’en lui sont mon enfer et mon paradis.

Puisse ce que tu as mangé te faire du bien et porter malheur à tes ennemis!

Maintenant retourne en paix près de Zal et répète-lui ce que tu as entendu.

Prépare ton armure de guerre, et ne m’adresse plus une parole!

Viens demain matin, combats loyalement et ne traîne plus en longueur cette affaire.

Tu verras demain sur le champ de bataille le monde devenir noir devant tes yeux, et tu sauras ce qu’est un combat entre hommes vaillants au jour de l’honneur et de la lutte.

Rustem lui dit:

Ô homme au cœur de lion! puisque tel est ton désir, je te recevrai monté sur Raksch, mon cheval ardent, je guérirai ta tête avec ma massue.

Dans ton pays, tu as entendu dire, et tu as cru à ces paroles, que l’épée des braves était impuissante sur le champ de bataille contre Isfendiar.

Tu verras demain la pointe de ma lance et les rênes de Raksch enroulées autour de ma main, et jamais tu ne désireras plus rencontrer dans le combat un guerrier renommé.

La lèvre du jeune prince sourit, et Rustem sentit qu’il était l’inférieur de cet homme qui souriait et qui lui répondit:

Ô toi qui cherches la gloire, pourquoi te mets-tu en colère en, discutant?

Quand tu viendras demain sur le champ de bataille, tu y verras un combat entre des braves.

Je ne suis pas un rocher, et le cheval sur lequel je monte n’est pas une montagne;

Je suis un seul homme, et je viendrai sans escorte;

Mais, ou ta tête sera brisée par ma massue, et ta mère pleurera dans l’angoisse de son cœur, ou, si tu ne péris pas dans le combat, je te lierai sur ta selle et t’amènerai à Guschtasp, pour qu’un esclave comme toi ne cherche plus à lutter contre le roi!

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021