Guschtasp

Djamasp dévoile à Guschtasp l'issue de la bataille

Ayant quitté Balkh la glorieuse et étant arrivés sur le Djihoun, le roi et son armée s’arrêtèrent.

Guschtasp sortit du camp, descendit de cheval et monta sur un trône;

il fit appeler l’illustre Djamasp, son guide spirituel, le chef des Mobeds, le roi des nobles, le flambeau des grands et des Sipehbeds, un homme d’un corps si pur et d’une âme si sainte que l’avenir était ouvert pour lui;

il était grand astrologue et avait atteint le premier rang en sagesse et en savoir.

Le roi lui adressa des questions, disant:

Dieu t’a donné la vraie doctrine et une intelligence lucide;

il n’y a personne dans le monde qui te soit comparable, et le Maître du monde t’a accordé tout savoir.

Il faut que tu calcules les astres et que tu me dises le sort qui m’attend, quel sera le commencement et quelle sera la fin de ce combat, et qui sera frappé par le malheur dans ce lieu.

Ces questions affligèrent le vieux Djamasp, et il répondit à Guschtasp d’un air désolé:

J’aurais désiré que Dieu, le distributeur de la justice, ne m’eût pas donné cette intelligence et cette faculté, car si je ne la possédais pas, le roi ne m’aurait pas demandé de lui prédire l’avenir.

Je ne le dirai pas, car si je le disais, le roi des rois me ferait mourir;

à moins que, par justice envers moi, il ne s’engage solennellement à ne pas me faire ni me laisser faire du mal.

Le roi lui dit:

Je jure par le nom de Dieu, par le nom du saint qui nous a apporté la vraie foi, par la vie de Zerir, le vaillant cavalier, par l’âme du noble Isfendiar, que jamais je ne te ferai de mal, que jamais je n’ordonnerai à d’autres de t’en faire, que tu n’auras rien à craindre de moi. Dis tout ce que tu vois, car tu connais des moyens de salut, et moi je les cherche.

Le sage répondit:

Ô noble roi, puisse ta couronne rester éternellement jeune!

Ne t’afflige pas de ce que dira ton esclave, n’écoute pas ta colère, car heureux est celui qui ne voit pas de ses yeux!

Sache, ô vaillant et illustre Keïanide, qu’au moment où la bataille amènera face à face les héros, et où ils pousseront leurs cris et leurs clameurs, tu croiras qu’on arrache tous les rochers de leur base.

Les plus braves s’avanceront, l’air sera obscurci par la poussière du combat;

tu verras alors le ciel devenir gris, la terre pleine de feu, l’air rempli de fumée;

à travers tout ce bruit des épées et les coups des lourdes massues qui tombent comme les marteaux d’acier des forgerons, le son aigu des cordes des arcs percera les cerveaux;

le monde se remplira du souffle brûlant de la lutte et du combat, et la voûte et les cercles du ciel seront brisés;

les courants d’eau seront souillés par le sang des hommes, et tu verras bien des fils privés de leurs pères et bien des pères privés de leurs fils.

Ardeschir, le Keïanide illustre, le chef des princes, le vaillant guerrier, lancera le premier son cheval rapide et abattra quiconque s’opposera à lui;

il renversera de leurs chevaux tant de cavaliers turcs qu’on ne saura jamais leur nombre;

mais à la fin il sera tué, et son grand nom disparaîtra.

Ensuite Schidasp, de naissance royale, poussera son destrier noir sur les traces d’Ardeschir, pour venger sa mort;

il se mettra en colère et tirera son épée;

il tuera dans ce combat bien des hommes, mais sa mauvaise fortune le perdra à la fin, et cette tête qui portait une couronne en sera priyée.

Alors mon fils s’élancera ceint de ma ceinture, il s’élancera au milieu du champ de bataille, semblable à Rustem, pour venger Schidasp, le fils du roi, et nombreux sont les grands et les héros de la Chine que ce lion vaillant couchera sur la terre.

Il supportera beaucoup de fatigues dans cette lutte, mais oserai-je dire au roi des rois comment, lorsque les Iraniens auront jeté le drapeau brillant de Kaweh, mon fils Guerami, apercevant du haut de son cheval ce drapeau impérial gisant dans le sang et la poussière, sautera à bas de son cheval, le saisira et l’emportera bravement, comment il tiendra le drapeau violet dans une main et l’épée dans l’autre, renversera ainsi les ennemis et arrachera la vie aux Ahrimans?

Mais le moment viendra où un ennemi acharné abattra avec son épée tranchante la main de Guerami, qui saisira le drapeau avec ses dents, qui portera dans ses dents le drapeau violet, jusqu’à ce qu’une flèche lui traverse le milieu du corps, et que le héros disparaisse pour toujours.

Alors le noble Nestour, fils de Zerir, sortira à cheval des rangs, semblable à un lion courageux;

il fera disparaître bien des ennemis;

personne n’aura jamais vu un combat plus glorieux que le sien, et à la fin il reviendra victorieux, ayant fait sentir aux ennemis la force de son bras.

Nivzar, le fils du maître du monde, le cavalier d’élite, s’avancera, il se ruera sur ces Ahrimans, abattra parmi eux soixante braves et déploiera une valeur digne d’un Pehlewan;

mais les Turcs finiront par le frapper à la tête et jetteront sur le sol son corps de héros.

Le vaillant lion, le cavalier avide de combats, qui porte le nom de Zerir, s’avancera alors, armé du lacet et monté sur un destrier isabelle appartenant à Isfendiar, brillant dans sa cuirasse d’or comme la lune et jetant dans l’admiration toute l’armée.

Il s’emparera de mille braves de l’armée des Turcs, les liera et les enverra auprès du roi, et partout où il montrera son visage royal le sang de nos ennemis coulera en ruisseaux.

Tous éclateront en louanges de ce héros, en le voyant détruire un si grand nombre des plus braves parmi les Turcs, qui n’oseront plus se tenir devant lui, et le roi du peuple qui demeure sous des tentes tremblera.

Zerir apercevra le corps du puissant Ardeschir, dont le visage sera noirci et les membres jaunis;

il le pleurera amèrement, sa colère s’allumera, il excitera son cheval arabe de couleur isabelle, se dirigera vers le Khakan, rempli de rage et du désir de la vengeance, comme s’il allait l’arracher de son cheval;

en voyant Ardjasp au milieu de son armée, il chantera les louanges du roi Guschtasp, détruira des rangs entiers d’ennemis, et ne s’inquiétera de personne sur la terre;

il récitera le Zendavesta de Zerdouscht, et ne placera sa confiance dans le monde qu’en Dieu;

mais à la fin sa fortune s’assombrira, et cet arbre choisi sera abattu.

Un Turc nommé Bidirefsch s’avancera vers le héros armé d’une lance et portant le drapeau violet, mais il ne s’aventurera pas à se mettre en face de lui, et se placera en embuscade sur son chemin;

il s’y tiendra comme un éléphant furieux, une épée trempée avec du poison en main;

et quand le roi de la terre reviendra du combat, son armure déchirée, sa hache d’armes brisée, ce Turc lui lancera une flèche, sans oser se montrer, et le roi des hommes libres mourra de la main du vil Bidirefsch, qui emportera chez les siens le destrier et la sell de Zerir.

Qui est-ce qui le vengera le premier?

Toute notre armée glorieuse et puissante tombera sur l’ennemi comme des lions et des loups;

il y aura une mêlée générale, et la terre sera rougie par le sang des héros.

Le visage de tous les braves pâlira, et les hommes tomberont les uns sur les autres en chancelant;

une poussière noire volera jusqu’au soleil, et à travers cette poussière personne ne verra la face de la lune. Les pointes des lances, des flèches et des épées étincelleront comme des astres dont l’éclat perce le brouillard.

Que d’hommes morts sous les coups des héros et jetés les uns sur les autres, tous blessés, tous couchés l’un sur l’autre, le père sur le fils, le fils sur le père!

Au milieu des cris et des lamentations des blessés, on fera prisonniers ceux qui restent debout, et tant d’hommes de cette armée seront tués que le champ de bataille sera inondé de leur sang.

Alors le vil et violent Bidirefsch s’avancera comme un loup vorace, une épée trempée avec du poison dans la main et monté sur un destrier bondissant, semblable à un éléphant furieux;

un grand nombre de héros illustres de l’armée du roi tomberont sous ses coups, jusqu’à ce que le fortuné Isfendiar, suivi de ses troupes, protégé de Dieu, lance son cheval ardent contre lui, les yeux pleins de sang, le cœur rempli de haine.

Il le frappera de son épée indienne, et la moitié de son corps tombera du haut de son cheval.

Isfendiar saisira sa massue de fer et fera briller sa force et sa haute stature.

Par une seule attaque il ébranlera les Turcs, et quand il aura rompu leur rangs, pourquoi les laisserait-il en vie?

Il les moissonnera avec la pointe de sa lance, il les détruira entièrement et les dispersera, et à la fin le roi de la Chine s’enfuira devant Isfendiar, le héros glorieux;

il se tournera dans sa fuite vers le Touran, le cœur brisé, les yeux versant des larmes de sang;

il traversera le désert avec une petite escorte, le roi sera victorieux, et ses ennemis seront défaits.

Sache, ô roi des rois, l’élu de Dieu, que je t’ai dit maintenant tout ce qui se passera, et tu n’entendras pas de moi .une parole de plus.

Cesse de jeter sur moi des regards courroucés, car ce que je t’ai dit, je ne l’ai dit que sur ton ordre, ô roi victorieux!

Quant aux autres questions que m’a faites le roi fortuné sur cette mer profonde et cette route ténébreuse du destin, je n’ai rien vu que j’aie caché au roi;

s’il en était autrement, pourquoi lui aurais-je dévoilé les secret que j’ai révélés?

Lorsque le roi maître du monde eut entendu ces secrets, il s’affaissa dans le coin de son trône, sa massue d’or s’échappa de ses mains;

tu aurais dit que toute sa gloire et sa force l’avaient abandonné;

il s’appuya sur son visage et resta silencieux, il ne prononça plus une parole et s’évanouit.

Lorsqu’il fut revenu à lui, il descendit de son trône et pleura amèrement, disant:

A quoi me servent le trône et la royauté, puisque mes jours vont s’assombrir, puisque mes fils beaux comme du lunes, mes braves, mes cavaliers, mes rois vont périr?

A quoi me serviront l’empire et la fortune, le pouvoir, l’armée, la couronne et le trône, puisque ceux qui me sont les plus chers, les meilleurs de l’armée et les plus illustres vont disparaître et m’arracher du corps ce cœur déchiré?

Ensuite il dit à Djamasp:

Puisqu’il en est ainsi, je n’appellerai pas mon vaillant frère au moment où il faudra aller sur le champ de bataille;

je ne désolerai pas le cœur de ma vieille mère, je défendrai à Zerir de prendre part au combat;

je confierai le commandement de l’armée au fortuné Gurezm.

J’appellerai devant moi mes nobles et mes jeunes fils, dont chacun m’est cher comme mon corps et ma vie, je ne les revêtirai pas de leurs cuirasses pour les placer à la tête des troupes.

Comment la pointe d’une flèche de bois de peuplier arriverait-elle sur cette montagne et ces rochers qui s’élèvent au-dessus du ciel?

Le sage répondit au maître de la terre:

Ô roi glorieux et tendre de cœur! si ces hommes ne se trouvent pas au-devant des rangs de l’armée, leurs casques de Keïanides sur la tête, qui osera s’opposer aux héros de la Chine, qui ramènera la splendeur de notre religion pure?

Lève-toi de cette poussière et monte sur le trône;

ne laisse pas se perdre la majesté de la royauté, car ceci est le secret de Dieu, il n’y a point de remède, et ce que fait le Seigneur n’est pas une chose injuste.

Il ne te sert à rien de te livrer à ta douleur, car ce qui doit se faire est comme accompli.

Ne laisse pas ton âme s’abattre davantage, accepte la justice de Dieu.

C’est ainsi que Djamasp lui donna beaucoup de conseils;

le roi l’écouta, redevint brillant comme le soleil et remonta sur son trône;

il s’y assit et se mit à penser au combat qu’il allait livrer au maître de Djiguil, qui ambitionnait la possession du monde;

l’anxiété de son âme l’empêchait de dormir, et il avait hâte de commencer la lutte et la bataille.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021