Guschtasp

Isfendiar déprécie la famille de Rustem

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Isfendiar dit à Rustem:

Ô prince bienveillant et puissant, j’ai entendu dire par les Mobeds, les grands et les hommes de sens qui observent tout, que Destan, le mal né, était fils d’un Div et qu’il ne pouvait se vanter d’une meilleure origine, qu’on l’avait longtemps caché devant Sam et qu’on l’avait regardé comme la ruine du monde;

Son corps était noir, son visage et ses cheveux étaient blancs, et quand Sam le vit, son cœur fut désespéré; il le fit porter sur le bord de la mer, dans l’espoir que les oiseaux et les poissons en feraient leur proie;

Le Simourgh étendit ses ailes et arriva, il n’aperçut dans l’enfant aucun signe de grandeur et de majesté, et le porta à l’endroit où il avait son nid.

Mais personne ne pouvait se réjouir à l’aspect de Zal, et quoique le Simourgh eût faim, il dédaigna de dévorer le corps de l’enfant.

Zal vécut du rebut que le Simourgh laissait tomber: son corps était nu et misérable;

Pourtant le Simourgh le traitait avec pitié, et c’est ainsi que le ciel tourna pendant quelque temps au-dessus de lui.

Lorsqu’il eut sucé longtemps le rebut de la proie du Simourgh, celui-ci le porta tout nu dans le Séistan, et Sam, qui avait peu de raison et était vieux et misérable, le reprit parce qu’il n’avait pas d’autres enfants.

Les bienheureux grands, les rois mes ancêtres bienveillants le rendirent prospère et riche, et c’est ainsi que bien des années se passèrent;

Il devint un cyprès qui élevait haut sa cime, et quand il eut des branches, il produisit comme fruit Rustem qui s’éleva jusqu’au ciel par sa bravoure, sa stature et la majesté de sa mine, s’empara de la dignité royale, devint puissant et quitta la voie du bien.

Rustem répondit:

Ô toi qui te rappelles tout, pourquoi prononces-tu des paroles blessantes?

Ton cœur doit soupirer en face de la perversité, mais ton intelligence est troublée par les Divs.

Parle comme il convient à un roi, car un roi ne doit dire que ce qui est bon et vrai.

Le maître du monde sait que Destan fils de Sam est un homme puissant, sage et de bon renom;

Sam lui-même était fils de Neriman, et le vaillant Neriman descendait de Keriman, un prince dont le père était Houscheng, le troisième qui ait porté dans le monde une couronne de roi.

Tu as sans doute entendu parler de la renommée de Sam, l’homme le plus glorieux de tous les temps.

Or il y avait à Thous un dragon auquel personne ne pouvait résister dans le combat;

Il était un crocodile dans l’eau et un léopard sur terre, et pour lui tout ce qui était beau était comme de la poussière et des pierres;

Il brûlait dans la mer la tête aux poissons, et dans l’air les ailes aux aigles;

Il attirait avec sa queue l’éléphant, et les cœurs joyeux tremblaient quand on parlait de lui.

Ensuite il y avait un autre dragon, dans lequel sans doute demeurait un Div: son corps était sur la terre et sa tête dans les cieux; la mer de la Chine ne lui allait qu’au milieu du corps, et il diminuait l’éclat du soleil;

Il tirait des poissons de la mer, élevait sa tête au dessus de la voûte céleste, rôtissait ses poissons au soleil, et faisait pleurer de terreur la sphère qui tourne.

Ces deux monstres redoutables tremblèrent devant l’épée et le courage de Sam, et périrent de sa main.

Ensuite ma mère était fille de Mihrab, qui rendait florissant le pays du Sind, et dont le cinquième aïeul était Zohak, qui a porté sa tête plus haut que tous les rois de la terre.

Où trouver une famille plus illustre?

Un homme de sens ne renie jamais la vérité.

Mon mérite est tel que, dans le monde entier, les héros pourraient m’en emprunter.

Je possède d’abord un traité avec Kaous, et il ne faut pas me chercher une mauvaise querelle, ensuite j’en possède un avec Keï Khosrou le distributeur de la justice, le plus vaillant des Keïanides.

J’ai traversé le monde entier, j’ai tué bien des rois injustes.

Lorsque j’ai traversé les flots du Djihoun, Afrasiab s’est enfui du Touran en Chine;

Je suis allé seul dans le Mazenderan, pour aider Kaous dans la guerre de Hamaveran;

Je n’ai laissé en vie ni Arjeng, ni le Div blanc, ni Sendjeh, ni Aulad fils de Ghandi, ni Bid;

Enfin j’ai tué, à cause du roi, mon propre fils, le vaillant, le prudent Sohrab, un héros qui n’avait pas son égal en force, en bravoure et dans l’art de la guerre.

Voilà plus de six cents ans que je suis sorti des reins de Zal, et pendant tout ce temps j’ai été le Pehlewan du monde, et n’ai craint ni ce qui est connu ni ce qui est caché.

Je ressemblais à Feridoun, de race fortunée, qui a placé sur sa tête la couronne des grands, qui a précipité du trône Zohak et a foulé dans la poussière sa tête et sa couronne, et à Sam, mon grand-père, qui dépassait le monde entier en sagesse et en ruse;

Enfin, depuis le moment où je me suis ceint pour le combat, le grand roi s’est reposé de ses fatigues;

Jamais on n’avait vu des jours aussi heureux, et la sécurité était telle que le pied de l’homme égaré ne cherchait plus un refuge dans une forteresse; car c’est ma volonté qui se faisait dans le monde, et l’épée et la lourde massue étaient à moi.

Je te dis cela pour que tu le saches.

Tu es le roi, et ceux qui portent le plus haut la tête sont tes sujets;

Mais tu es nouveau dans le monde, et quoique la majesté de Keï Khosrou soit ton héritage, tu ne vois dans l’univers que toi-même, tu ne connais pas les choses qui sont tombées dans l’oubli.

Mais j’ai beaucoup parlé! je vais boire et chasser avec du vin les anxiétés de mon âme.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021